Le codex constitue aujourd'hui la forme commune du livre. La forme de l'écrit « en cahiers » est si bien ancrée dans l'imaginaire collectif qu'on en oublierait la forme qui l'a précédée : le rouleau.
Du rouleau au codex
Avant le codex : le rouleau
Avant de devenir la forme presque universelle du livre, le texte a longtemps circulé sous deux formes de rouleau :
- le volumen, horizontal, que l'on déroule d'un côté à l'autre ;
- le rotulus, vertical, que l'on déroule de haut en bas (souvent utilisé pour les généalogies ou les rouleaux mortuaires).
En Égypte comme en Grèce et à Rome, le rouleau de papyrus — parfois protégé dans une boîte cylindrique, la capsa — est le support de référence pour la littérature savante. Il ne s'écrit que d'un côté, et sa surface écrite, enroulée vers l'intérieur, est protégée de l'extérieur.
Une transition progressive
Le changement de forme s'opère progressivement dans les premiers siècles de notre ère. Une fresque de la maison de Julia à Pompéi montre déjà, côte à côte, des rouleaux et des tablettes pliées : les deux formats coexistent avant que le second ne s'impose. Des tablettes d'écolier en bois du IIIe siècle, retrouvées à Marseille, témoignent d'un usage courant du principe du codex bien avant sa généralisation pour les textes littéraires — et les tablettes elles-mêmes ne disparaissent pas tout de suite : on en voit encore entre les mains d'Hildegarde de Bingen dans une enluminure du XIIe siècle, comme support d'écrits éphémères.
L'un des plus anciens codex en papyrus conservés est un exemplaire de l'Évangile de saint Jean daté d'environ 300 (Bibliotheca Bodmeriana, Genève, Papyrus 66). Le papyrus se prête pourtant mal au codex : il supporte mal le pli, qui finit par casser et séparer les feuillets. Forme du livre et matière première sont liées, et c'est avec le parchemin que le codex prendra véritablement son essor.
Pourquoi le codex l'emporte-t-il ?
- Une lecture non linéaire : on accède directement à n'importe quel passage sans dérouler tout le texte, ce qui en fait un outil de référence. Le christianisme, religion du Livre, adopte très tôt le codex pour diffuser ses textes, en particulier les Évangiles.
- L'économie de support : on écrit recto-verso, ce qui rend l'objet bien plus compact.
- La conservation : une protection (la couverture, longtemps en bois, parfois en métal) fait partie intégrante de l'objet.
- La praticité : on écrit sur des feuilles séparées, reliées ensuite ; le livre se tient d'une main et se pose à plat.
- La navigation : il permet de développer des repères (foliotation, pagination, tables) qui n'ont guère de sens sur un rouleau continu.
La survie du rouleau
Les textes anciens seront peu à peu recopiés du rouleau au codex : aujourd'hui, il ne reste presque plus de textes d'origine sous forme de rouleaux. Le rouleau ne disparaît pas pour autant : il survit bien au-delà de l'Antiquité pour des usages spécifiques — rouleaux mortuaires médiévaux, Sefer Torah toujours utilisés aujourd'hui dans la liturgie juive, ou encore rotuli éthiopiens jusqu'au XXe siècle. Et d'une certaine manière, il a ressuscité à l'ère numérique : un document PDF ou une page web que l'on fait défiler, comme celle-ci, sont de véritables rotuli !
La structure du codex
Un codex est un livre constitué de feuilles pliées en deux, réunies en un ou plusieurs cahiers, eux-mêmes assemblés par une couture le long de la pliure.
D'après Denis Muzerelle, Vocabulaire codicologique.
C'est cette logique du pli et de la couture qui distingue fondamentalement le codex du rouleau. Pour décrire précisément sa construction, la codicologie emploie quelques notions qui s'emboîtent les unes dans les autres :
- Feuille — une pièce rectangulaire de papier ou de parchemin, non pliée, telle qu'elle sort de la fabrication.
- Bi-feuillet — cette même feuille, une fois pliée en son milieu, qui forme alors deux feuillets.
- Feuillet — chacune des deux moitiés d'un bi-feuillet.
- Page — chacune des deux faces d'un feuillet (le recto et le verso).
- Cahier — un ensemble de bi-feuillets emboîtés les uns dans les autres et unis par un même passage de fil le long de la pliure.
Nommer un cahier
Selon le nombre de bi-feuillets qui le composent, un cahier porte un nom particulier :
| Bi-feuillets | Nom du cahier | Feuillets |
|---|---|---|
| 1 | Bi-feuillet indépendant | 2 |
| 2 | Binion | 4 |
| 3 | Ternion | 6 |
| 4 | Quaternion | 8 |
| 5 | Quinion | 10 |
| 6 | Sénion | 12 |
C'est la couture des cahiers, bien visible sur le dos d'une reliure ancienne, qui matérialise concrètement la structure du codex.
Les formats : l'art de plier une feuille
Le format d'un livre ancien ne désigne pas sa taille, mais le nombre de fois où la feuille imprimée a été pliée avant d'être assemblée en cahier. Chaque pli divise la surface par deux et double le nombre de feuillets :
| Plis | Format | Feuillets | Pages |
|---|---|---|---|
| 0 | In-plano | 1 | 2 |
| 1 | In-folio (in-2°) | 2 | 4 |
| 2 | In-quarto (in-4°) | 4 | 8 |
| 3 | In-octavo (in-8°) | 8 | 16 |
| 4 ou 6* | In-douze (in-12°) | 12 | 24 |
* 4 plis avec coupes, ou 6 plis simples
Au-delà de l'in-douze, la logique se poursuit avec des formats plus petits et plus complexes à imposer : in-16, in-24, in-32, in-48, in-64, jusqu'à l'in-128. Ces petits formats connaissent souvent plusieurs variantes selon l'orientation des plis (« oblong », « long », « court »).
In-plano
- Plis
- 0
- Feuillets
- 1
- Pages
- 2
Les tailles des formats
Comme les feuilles de papier n'avaient pas toutes la même dimension (voir la rubrique Les Supports), un même format peut donner des livres de tailles assez différentes. À titre indicatif :
| Format | Taille min. | Taille max. |
|---|---|---|
| Folio | 30 cm | 50 cm |
| Quarto | 24 cm | 30 cm |
| Octavo | 15 cm | 23 cm |
| Duodecimo | 12,5 cm | 19 cm |
| 16° | 10 cm | 17 cm |
Comment reconnaître un format ?
La taille seule ne suffit donc pas. Un indice matériel bien plus fiable est la position du filigrane et des pontuseaux, hérités de la forme à papier. Sur un in-folio, le filigrane apparaît généralement entier au centre d'un feuillet ; sur un in-quarto, il se retrouve coupé en deux, à cheval sur la pliure ; sur un in-octavo, il n'apparaît plus qu'en petit fragment, dans un angle du feuillet. Il suffit de placer la page devant une source de lumière pour le repérer.
L'imposition
Le pliage détermine aussi l'ordre dans lequel les pages se succèdent sur une même feuille imprimée. Sur une feuille d'in-quarto par exemple, le recto du premier feuillet (A1) voisine, avant pliage, avec le recto du troisième (A3). L'imprimeur doit donc calculer précisément la place de chaque page sur la feuille avant d'imprimer : c'est l'imposition.
Quelques cas concrets illustrent bien ces logiques : une simple demi-feuille d'in-octavo suffit à imprimer un arrêt du Conseil d'État de quelques pages (1666) ; une même forme peut aussi permettre de tirer deux éditions d'un même texte en une seule fois, comme pour un Banno napolitain de 1596. Une feuille d'imprimerie non coupée, conservée telle quelle (musée de l'Imprimerie de Lyon, 1760), permet de visualiser concrètement la page avant pliage et massicotage.
Le système des signatures : la boussole du relieur
Comment le relieur sait-il dans quel ordre assembler les cahiers d'un livre ? C'est le rôle des signatures : des lettres (ou chiffres) imprimées en bas de certains feuillets — en général les premiers de chaque cahier — pour indiquer sans ambiguïté leur position dans l'ouvrage.
Le principe est ancien : on trouve déjà une numérotation des cahiers dans les manuscrits, comme dans un manuscrit des Sermons de saint Augustin copié vers 700 (Bibliothèque de Genève).
La nomenclature varie selon les lieux et les époques, mais le système le plus répandu procède par séries : a-z, puis A-Z, puis Aa-Zz, puis AA-ZZ, etc. L'alphabet utilisé compte traditionnellement 23 lettres (I/J et U/V sont confondus, W est absent). D'autres symboles peuvent apparaître pour des cahiers particuliers (astérisques, croix, etc.). Au XIXe siècle, il devient plus courant de signer les cahiers avec de simples chiffres.
La formule de collation
Les bibliographes notent la structure d'un ouvrage sous une formule de collation très condensée. Par exemple :
π4 A-Z8 Aa-Zz8 AA-VV8 a-i8 k4
se lit : quatre feuillets préliminaires non signés (π), suivis des cahiers A à Z de huit feuillets chacun, puis Aa à Zz, puis AA à VV, puis a à i (toujours de huit feuillets), et enfin un dernier cahier k de quatre feuillets. Ce type de formule permet de calculer directement le nombre de feuilles de papier nécessaires à l'impression de l'ouvrage.
Les symboles particuliers
Quelques symboles conventionnels précisent des cas particuliers :
- π (pi) — feuillets de titre ou de faux-titre non signés ;
- χ (chi) — feuillets non signés ailleurs dans l'ouvrage ;
- ± — feuillet rapporté (carton) ;
- - — feuillet manquant ;
- + — feuillet ajouté (une gravure insérée, par exemple) ;
- ces trois signes se notent entre parenthèses juste après le cahier concerné, par exemple A-Z8 (−Z8) ou B8 (±B4) ;
- $ — nombre de feuillets effectivement signés dans chaque cahier : [$5] signifie que seuls les cinq premiers feuillets de chaque cahier portent une signature ;
- la nature de la numérotation est précisée entre crochets, par exemple [arab. sign.] pour des chiffres arabes.
Pour vérifier que l'exemplaire est complet, certains imprimeurs anciens plaçaient à la fin du volume un registre récapitulant l'ensemble des signatures employées — un outil de contrôle pour le relieur, et un repère précieux pour le bibliographe moderne.
Exemples
Trois descriptions réelles d'ouvrages numérisés sur Gallica :
- Aonio Paleario, De Animorum immortalitate, Lyon, Sébastien Gryphe, 1536 — in-8°, 87 [1] p., signatures : a-e8 f4 [$5, $3 arab. sign.] — voir sur Gallica
- La vie et martyre de Sainct Nigaise..., Rouen, Pierre Le Locu, [1628] — in-12°, [5] 98 (=99) f., signatures : A-R8-4 [$4, $2 arab. sign.] — voir sur Gallica
- Johann Winckelmann, Histoire de l'art chez les anciens, Paris, Saillant, 1766 — in-8°, [4] LVI 360 p., signatures : π2 **-***8 ****4 *****8 A-Y8 Z4 [$5, $3, $5, $3 arab. sign.] — voir sur Gallica
Foliotation, pagination et colonnes
Trois modes de numérotation coexistent selon les ouvrages et les époques :
| Mode | Ce qu'on numérote | Abréviation |
|---|---|---|
| Foliotation | les feuillets | f. |
| Pagination | les pages | p. |
| Colonnes | les colonnes de texte | col. |
Par convention, on relève le dernier chiffre imprimé de chaque séquence, tel qu'il apparaît. Les erreurs de numérotation sont corrigées entre crochets avec la mention [i. e.] suivie du chiffre correct ; les feuillets ou pages blancs sont signalés par [1 bl.]. On compte tous les feuillets des cahiers de l'édition, mais pas les gardes ajoutées lors de la reliure.
Contenu élaboré à partir du support de cours « La forme du livre : du rouleau au codex » (Malcolm Walsby, Enssib, Centre Gabriel Naudé). Schémas : créations originales.