L'analyse matérielle d'un livre ancien a deux facettes. La première concerne l'édition : ce que tous les exemplaires ont en commun (le texte, la typographie, le format, les signatures). La seconde concerne l'exemplaire : ce qui n'appartient qu'à lui, sa reliure, ses annotations, ses marques de propriété. L'étude des provenances consiste à retracer l'histoire d'un exemplaire, de main en main, jusqu'à aujourd'hui.
Cette enquête peut mener très loin. En 2008, des chercheurs ont identifié la tombe de l'astronome Nicolas Copernic, à Frombork en Pologne, en comparant l'ADN du squelette à celui de cheveux retrouvés entre les pages d'un livre qui lui avait appartenu, conservé à Uppsala. Le livre ne prouvait pas seulement que Copernic l'avait possédé : il gardait la trace de sa lecture. Plus récemment, l'étude d'un exemplaire imprimé à Milan en 1490 a été mobilisée pour étayer l'attribution à Léonard de Vinci du portrait dit de La Bella Principessa, qui en aurait été découpé.
Possesseurs et changements de mains
Un livre peut connaître des possesseurs de natures très différentes : un particulier qui le garde toute sa vie, un possesseur de passage, une possession partagée (une famille, un couvent), une bibliothèque institutionnelle privée (un collège, un monastère), enfin une bibliothèque publique, qui en est souvent le dernier propriétaire.
Le passage d'un possesseur à l'autre se fait de plusieurs façons :
| Type de transfert | Exemples |
|---|---|
| Charitable | don, legs, prix scolaire, héritage, dispersion d'une collection |
| Avec profit | vente, vente aux enchères |
| Subi | vol, saisie (par exemple les confiscations révolutionnaires), perte, abandon |
Chacun de ces transferts peut laisser une trace sur le livre, ou dans les archives.
Où chercher les marques de provenance
On peut classer les indices en trois catégories :
- ceux qui se trouvent sur le volume en tant qu'objet relié : la reliure, les gardes, les tranches ;
- ceux qui se trouvent sur l'exemplaire, dans les pages imprimées elles-mêmes : la page de titre, les marges ;
- ceux qui se trouvent dans une source extérieure : catalogues, inventaires, archives.
Attention : une marque sur la reliure ne concerne que le possesseur qui l'a fait relier, ou les suivants. Une note sur la page de titre peut au contraire être antérieure à la reliure actuelle.
Sur le volume
- L'ex-libris gravé ou imprimé
- Une petite estampe collée au contreplat ou sur une garde, qui porte le nom, les initiales, les armes ou la devise du possesseur. Les plus anciens remontent au XVe siècle dans les pays germaniques. En France, le premier connu est celui de Charles Ailleboust, évêque d'Autun, daté de 1574. L'Association française pour la connaissance de l'ex-libris (AFCEL) en propose une base de données.
- La cote de rangement
- Le numéro ou la combinaison de lettres et de chiffres qui indiquait la place du livre dans une bibliothèque. Une même cote retrouvée dans plusieurs livres permet de reconstituer une collection dispersée.
- L'ex-libris manuscrit sur les gardes
- Un nom, une date, parfois un prix, inscrits par le propriétaire.
- Les indications sur la reliure
- Un nom ou des initiales dorés sur les plats, des armoiries, un chiffre (monogramme). Attention : la reliure peut avoir été faite pour un possesseur postérieur à la publication du livre.
- Les indications sur la tranche
- Un titre ou une cote écrits à l'encre sur la tranche, à l'époque où les livres étaient rangés la tranche vers l'extérieur.
Sur l'exemplaire
- L'ex-libris manuscrit
- Une mention de propriété sur la page de titre, sur la première page du texte ou à la fin, en latin ou en langue vernaculaire, parfois accompagnée d'une formule menaçante pour qui volerait le livre, ou d'une promesse de récompense pour qui le rapporterait.
- Le tampon
- Courant dans les bibliothèques institutionnelles, surtout à partir de la fin du XVIIIe siècle. Les tampons de la British Library, par exemple, ont changé au fil du temps et permettent de dater une entrée dans les collections. Il en existe aussi des faux.
- L'ex-libris interne
- Une marque glissée à l'intérieur du livre, au fil des pages, parfois pour qu'un voleur ne puisse pas la faire disparaître facilement.
- Les annotations
- Corrections, résumés, index personnels, soulignements, dessins dans les marges : elles renseignent sur la façon dont le livre a été lu. Certains possesseurs ont au contraire fait effacer ou laver les annotations de leurs prédécesseurs.
- Le décor ajouté à la main
- La rubrication, les initiales peintes ou le coloriage des gravures varient d'un exemplaire à l'autre et peuvent trahir une région ou un atelier.
Dans une source extérieure
- Le catalogue personnel
- Certains collectionneurs ont dressé la liste de leurs livres, parfois avec les prix d'achat.
- Les inventaires après décès
- Dressés par les notaires, ils énumèrent les biens d'un défunt, livres compris, parfois avec leur valeur estimée.
- Les listes commerciales
- Les catalogues de libraires, les registres des relieurs, et surtout les catalogues de ventes aux enchères de bibliothèques, comme celle du savant hollandais Nicolaus Heinsius en 1682.
Des marques plus ou moins explicites
Toutes les marques ne se lisent pas aussi facilement. Les plus explicites sont la note manuscrite ou l'ex-libris portant un nom en toutes lettres ; viennent ensuite le tampon, l'ex-libris figuratif sans nom, les armes sur les plats, les annotations anonymes, la cote de bibliothèque, et enfin les caractéristiques de la reliure, qu'il faut savoir interpréter. Un cas particulier est le livre de prix, offert à un élève méritant, qui porte souvent les armes de la ville ou de l'établissement et une étiquette au nom du lauréat (« ex praemio »).
Les armoiries
Les armoiries frappées sur les plats d'une reliure, gravées sur un ex-libris ou peintes dans une marge permettent souvent d'identifier un possesseur, même quand son nom n'apparaît nulle part. Encore faut-il savoir les lire : c'est l'objet de l'héraldique.
La forme de l'écu
La forme du bouclier, l'écu, varie selon les pays et les époques : écu français ancien ou moderne, ovale (souvent pour les ecclésiastiques), en losange (pour les femmes), italien, suisse, anglais, allemand, polonais, ibérique ou flamand. C'est déjà une première piste. L'écu peut être accompagné d'ornements extérieurs (couronne, casque, supports, devise) qui renseignent sur le rang de son possesseur.
Les couleurs et leur code
L'héraldique n'utilise qu'un petit nombre de couleurs, aux noms particuliers. On distingue deux métaux (l'or et l'argent) et des émaux, ou couleurs : l'azur (bleu), le gueules (rouge), le sinople (vert) et le sable (noir).
Sur une reliure dorée ou une gravure en noir et blanc, impossible de montrer les couleurs. On les représente donc par un code de hachures, utilisé depuis le XVIIe siècle : des points pour l'or, un fond uni pour l'argent, des traits horizontaux pour l'azur, verticaux pour le gueules, en diagonale pour le sinople, et un quadrillage pour le sable.
Les partitions
L'écu est souvent divisé en plusieurs parties par des lignes, les partitions. Attention : la droite et la gauche se lisent du point de vue de celui qui porte le bouclier, donc à l'inverse de ce que voit le lecteur. La droite de l'écu, appelée dextre, est à gauche pour nous ; sa gauche, la senestre, est à notre droite.
- parti : divisé par une ligne verticale ;
- coupé : divisé par une ligne horizontale ;
- tranché : divisé par une diagonale qui part de l'angle supérieur dextre ;
- taillé : divisé par une diagonale qui part de l'angle supérieur senestre.
Pour identifier des armoiries, on dispose de répertoires spécialisés, comme l'Armorial du bibliophile de Joannis Guigard (1870-1872, puis 1890) ou le Manuel de l'amateur de reliures armoriées françaises d'Eugène Olivier, Georges Hermal et Robert de Roton (1924-1938), qui propose des tables pour retrouver un possesseur à partir de la description de ses armes. Pour l'Angleterre, la base British Armorial Bindings de l'université de Toronto est très utile.
Déchiffrer et interpréter
Les formules latines
Beaucoup de mentions de provenance sont rédigées en latin, avec des formules et des abréviations qui reviennent sans cesse :
| Formule | Sens |
|---|---|
| ex libris | (fait partie) des livres de |
| emit, empt. | a acheté, acheté |
| ex dono ; d. d. (dono dedit) | du don de ; a donné |
| ex legato | du legs de |
| me tenet, me possidet | me possède |
| pretium ; solidus ; a° (anno) | prix ; sou ; en l'année |
| coll. ; conv. ; eccl. ; ord. | collège ; couvent ; église ; ordre |
| fr. ; praed. ; soc. ; mgr | frère ; (frères) prêcheurs ; membre (d'une compagnie) ; maître |
Quelques exemples réels, tirés du cours :
- « Nicolaus Lhuillier me possidet » : Nicolas Lhuillier me possède ;
- « Ex libris Leonardi de Villa emptus 6 libris turon[ensibus] » : des livres de Léonard de Villa, acheté 6 livres tournois ;
- « Collegii Lugdunensis S[anctissi]mae Trinitatis Societatis Jesu catalogo inscriptus 1682 » : inscrit au catalogue du collège de la Très-Sainte-Trinité de la Compagnie de Jésus, à Lyon, en 1682 ;
- « Ce present livre m'a esté don[n]é par ma cousine de St Mont le lundy 17e juillet l'an mil cinq cens soixante et seize. René le Cointe ».
Pour les noms de lieux latinisés, on peut s'aider de l'Orbis latinus et du Dictionnaire topographique de la France, aujourd'hui consultable en ligne. Pour les abréviations, le Dizionario di abbreviature latine ed italiane d'Adriano Cappelli reste l'outil de référence.
Des indices parfois altérés
Les marques de provenance sont fragiles : on gratte, on lave, on découpe ou on recouvre les noms des anciens possesseurs, par exemple lors d'une revente ou d'un vol. Les outils numériques permettent aujourd'hui de faire réapparaître ce qui a été effacé : photographie sous lumière ultraviolette, ou traitement de l'image, par exemple en séparant les canaux de couleur et de luminosité. Il faut aussi se méfier des fausses provenances : faux tampons, fausses armoiries ou fausses devises, ajoutés pour donner plus de valeur à un exemplaire. Certaines reliures aux armes ont d'ailleurs été remontées sur un autre livre que celui pour lequel elles avaient été faites.
Quelques ressources en ligne
- CERL Provenance Digital Archive : la base collaborative du Consortium of European Research Libraries, qui rassemble des images de marques de provenance du monde entier ;
- Numelyo : la bibliothèque numérique de Lyon, qui recense les marques de provenance de ses livres anciens ;
- BiblioPat : un site d'aide à la description et au signalement des collections patrimoniales ;
- Répertoire des ex-libris français : la base de données de l'Association française pour la connaissance de l'ex-libris (AFCEL).
Contenu élaboré à partir du support de cours « La provenance » (Malcolm Walsby, Enssib, Centre Gabriel Naudé), des notes de cours, et de Dominique Coq, « Les livres anciens : formats, cahiers, signatures, page de titre, fausses adresses, colophon et toutes ces sortes de choses… », dans Dominique Coq (dir.), Apprendre à gérer des collections patrimoniales en bibliothèque, Presses de l'Enssib, 2012. Schémas : créations originales.