La première fonction d'une reliure est de protéger le livre et de permettre sa lecture. Jusqu'au XIXe siècle, le livre est le plus souvent vendu en feuilles ou simplement broché : c'est l'acheteur qui le fait relier à son goût et selon ses moyens. Chaque reliure ancienne raconte donc une histoire particulière, celle d'un exemplaire et de son propriétaire.
On distingue trois niveaux de qualité, qui se mettent en place au cours du XVIe siècle :
- les reliures de luxe, à grand décor, commandées par des collectionneurs fortunés ou pour des exemplaires de prestige ;
- les reliures soignées, pour des amateurs moins riches mais soucieux d'avoir une belle bibliothèque ;
- les reliures courantes, pour des clients plus modestes ou pour les libraires.
Les premières ont été très étudiées. Les deux autres, qui forment pourtant l'essentiel des collections, commencent seulement à l'être.
Le vocabulaire de la reliure
- Les plats
- Les deux faces de la couverture, l'avant et l'arrière. L'intérieur d'un plat s'appelle le contreplat.
- Le dos
- La partie qui couvre le dos des cahiers. Il est souvent divisé par les nerfs, des bourrelets horizontaux, en caissons (ou entrenerfs).
- Les coiffes
- Le cuir replié en haut (tête) et en bas (queue) du dos, qui protège les tranchefiles.
- Les mors
- L'articulation entre le dos et les plats, là où la reliure s'ouvre et s'use le plus.
- Les tranches
- Les trois côtés du bloc de pages : la tranche de tête (en haut), la tranche de queue (en bas) et la gouttière (le côté opposé au dos).
- Les chasses
- La partie des plats qui dépasse du bloc des pages.
- Les gardes
- Les feuillets ajoutés par le relieur au début et à la fin du volume, pour protéger le texte et masquer l'intérieur des plats.
La structure : coudre et assembler
Préparer et coudre les cahiers
Le relieur reçoit les feuilles imprimées, les plie selon le format pour former les cahiers, et ajoute au début et à la fin des cahiers de garde, blancs ou marbrés. Il coud ensuite les cahiers sur un métier, le cousoir, un à un, autour de supports tendus verticalement.
Dans la couture sur nerfs, la plus classique, le fil sort de chaque cahier pour s'enrouler autour des supports, les nerfs : lanières de peau ou de cuir, puis ficelles (les septains, faits à l'origine de sept brins). En tête et en queue, le fil passe d'un cahier à l'autre en formant une petite boucle, la chaînette. Les nerfs, prolongés au-delà du dos, serviront à attacher le bloc des cahiers aux plats.
Pour gagner du temps, le relieur peut simplifier la couture :
- la couture tout du long : le fil fait le tour de chaque nerf à chaque cahier ;
- la couture à nerf sauté : le fil ne prend qu'un nerf sur deux ;
- la couture à cahier sauté : on coud deux cahiers à la fois, chacun ne prenant qu'une partie des nerfs.
Les supports eux-mêmes varient beaucoup : ruban de lin, ficelle, septains de chanvre simples ou doubles, lanières de veau fendues ou torsadées. Avec la couture grecquée, qui se répand au XVIIIe siècle, les ficelles sont logées dans des entailles faites à la scie dans le dos des cahiers : les nerfs ne sont plus visibles. Le dos est alors lisse (dos long), ou garni de faux-nerfs, de simples bandes collées qui imitent les vrais. Attention donc : les nerfs que l'on voit sur un dos ne correspondent pas toujours à la couture réelle. Enfin, la couture par surjet permet de réunir en cahiers des feuillets isolés, comme les planches gravées.
Consolider le bloc
Le dos des cahiers cousus est encollé pour leur donner de la cohésion, puis arrondi. Le relieur égalise ensuite les pages en coupant les tranches : c'est le rognage. Il arrive qu'un feuillet plus petit ou replié échappe au couteau et conserve ses bords d'origine, non rognés : ce témoin montre les dimensions originelles de la feuille. Il arrive aussi qu'un coin de page, replié au moment du rognage, échappe à la lame : une fois déplié, ce « faux témoin » dépasse du bloc et prouve que le livre a bien été rogné.
Aux deux extrémités du dos, il brode les tranchefiles, des bourrelets de fils de couleur enroulés autour d'une âme de ficelle ou de cuir, qui renforcent la tête et la queue. Il colle aussi des renforts au dos : des bandes de parchemin ou de papier, les claies et les charnières.
Les plats et la couvrure
Au Moyen Âge, les plats sont des planches de bois, les ais. Ils sont progressivement remplacés au XVIe siècle par des cartons, faits de feuilles de papier contrecollées. On y fait passer les extrémités des nerfs, dans des trous ou des rainures : c'est la passure, qui attache solidement le corps du livre à la couverture. Le relieur met ensuite le livre sous presse, avant de le couvrir de cuir, aminci sur les bords (on dit « paré ») pour pouvoir être replié. Pour bien marquer les nerfs, il serre le cuir humide autour d'eux à l'aide de ficelles : ce fouettage laisse parfois des marques visibles le long des mors.
Des trésors cachés dans les reliures
Pour fabriquer cartons, renforts et gardes, les relieurs recyclent tout le papier et le parchemin dont ils disposent : vieux manuscrits devenus inutiles, épreuves d'imprimerie, feuilles invendues. Ces fragments réemployés s'appellent des défets ou des maculatures. On a ainsi retrouvé, dans la reliure d'un missel de 1490 conservé à Strasbourg, des pages d'un sacramentaire du VIIIe siècle. Les défets sont souvent les seuls témoins conservés de textes ou d'éditions disparus.
Fermoirs, chaînes et formats nomades
Les reliures anciennes peuvent porter des fermoirs métalliques ou des lacets, qui maintiennent le livre fermé et empêchent les feuilles de parchemin de gondoler, ainsi que des clous, des coins de métal ou des boulons pour protéger les plats. Dans les bibliothèques médiévales, et parfois bien plus tard, certains livres sont enchaînés à leur pupitre pour éviter les vols. D'autres sont conçus pour voyager : petits livres de prière que l'on porte à la ceinture, ou véritables bibliothèques de voyage réunies dans un coffret.
La couvrure : les matériaux
Reconnaître les cuirs
L'identification d'un cuir repose sur l'observation de son grain, de ses pores (une loupe ou un compte-fils aide beaucoup) et de la façon dont il s'abîme. L'endroit de la peau, côté poils, s'appelle la fleur ; l'envers, la chair.
| Matériau | Animal | Comment le reconnaître |
|---|---|---|
| Veau | veau, tanné | très lisse, presque sans grain, pores très serrés ; s'abîme par petits éclats à bords francs |
| Basane | mouton, tanné | assez lisse, pores espacés ; s'use en surface et devient pelucheuse |
| Maroquin | chèvre, tannée | épais, à gros grain régulier bien visible ; le maroquin « à grain long » apparaît à la fin des années 1770 |
| Truie | porc, tanné | très épais, blanchâtre, pores groupés par trois en triangle ; surtout dans les pays germaniques |
| Parchemin | chèvre ou mouton, non tanné | lisse et blanchâtre ; souvent en reliure souple, sans cartons |
| Vélin | veau, non tanné | parchemin extrêmement fin |
| Peau retournée | indéterminé | utilisée côté chair, veloutée au toucher |
Aux XVIIe et XVIIIe siècles, les cuirs de second choix sont souvent traités à l'acide, à l'éponge ou au pinceau pour masquer leurs défauts : on parle de veau ou de basane marbrés, que l'on peut préciser en jaspé (petites taches rondes), moucheté (fines taches régulières), tacheté, granité, écaille ou raciné (dessin ramifié, apparu vers 1785).
Les autres matériaux
Le cuir n'est pas le seul matériau. Les livres de petit prix sont couverts de parchemin souple, parfois de réemploi, ou de papier : papier dominoté (imprimé à la planche de bois) ou papier marbré. En attendant une vraie reliure, on se contente parfois d'une simple couverture provisoire, la reliure d'attente. À l'autre bout de l'échelle, les livres de prestige peuvent être couverts de tissu : velours, soie, broderies de fils d'or, armoiries brodées en applique. Certains matériaux réservent des surprises : une couverture verte du XIXe siècle s'est révélée contenir de l'arsenic.
La décoration
Les outils du doreur
Le décor des plats et du dos est réalisé avec des outils de métal gravés, que l'on chauffe et que l'on presse sur le cuir :
- Les fers
- Des petits motifs isolés (fleurons, fleurs de lis, rosettes), que l'on combine pour composer le décor.
- Les roulettes
- Des roues gravées qui impriment un motif répété en bande continue.
- Les plaques
- De grandes plaques gravées qui impriment d'un coup tout un décor, à l'aide d'une presse.
- Les filets et les palettes
- Des outils qui tracent des lignes droites, simples ou multiples, ou un petit motif en ligne sur le dos.
Le décor peut être estampé à froid (l'outil laisse seulement une empreinte en creux, plus sombre) ou doré (à chaud, à travers une feuille d'or). Le style des fers évolue avec le temps, ce qui aide à dater une reliure, mais avec prudence : les relieurs conservaient et réutilisaient longtemps leurs outils, et un même modèle était copié dans de nombreux ateliers. Certains libraires faisaient même graver leur marque sur une plaque ou un fer, comme le libraire parisien Jean Richart.
Les types de fers dorés
- Fer plein
- Le motif est entièrement doré (toutes époques).
- Fer évidé
- Seul le contour est doré (milieu du XVIe siècle).
- Fer azuré
- Le motif est rempli de fines hachures dorées (seconde moitié du XVIe siècle).
- Fer filigrané
- Le motif est fait d'un pointillé doré très dense (XVIIe et tout début du XVIIIe siècle).
L'évolution du décor des plats
- Fin XVe-début XVIe siècle — Décor estampé à froid, avec des fers, des roulettes ou des plaques. Les fers dits « monastiques », petits motifs répétés, sont typiques de cette période.
- Vers 1520-1560 — La dorure se répand : un fer central doré, des fers d'angle, des encadrements de filets.
- Vers 1560-1600 — Médaillons ou plaques centrales ornés, coins assortis ; vers 1575 apparaissent les reliures armoriées, portant au centre les armes du propriétaire. Les reliures de luxe adoptent le décor à la fanfare, fait de compartiments entrelacés.
- XVIIe siècle — Des décors plus sobres sur les reliures soignées : encadrements de trois filets dorés, dits « à la Duseuil », avec un petit fer aux angles. Les dos deviennent très ornés.
- XVIIIe siècle — Les reliures de luxe se couvrent de dentelles dorées ou de décors mosaïqués, faits de pièces de cuirs de couleurs différentes.
- XIXe siècle — Avec la reliure d'éditeur, le livre est vendu déjà relié, à des prix fixés par catalogue selon le format et le matériau.
Les tranches et les gardes
Les tranches peuvent rester nues ou être teintes (rouge, bleu, jaune), jaspées (mouchetées de couleur), marbrées ou dorées, parfois ciselées d'un motif. On trouve même des tranches peintes de véritables tableaux. Sur les livres les plus modestes, on écrit parfois le titre à l'encre sur la tranche.
Jusqu'au milieu du XVIIe siècle, les gardes sont en papier blanc, dont il faut toujours relever les éventuels filigranes. Apparaissent ensuite les gardes de couleur, en particulier les papiers marbrés, obtenus en déposant une feuille à la surface d'un bain où flottent des couleurs. Leurs motifs évoluent et aident à dater une reliure : papiers « peignés » au XVIIe siècle, motifs en « tourniquet » ou « feuille de chêne » au XVIIIe siècle, marbrures veinées, mouchetées ou « coulées » au XIXe siècle.
Le titre au dos
Dans les premières bibliothèques, les livres sont rangés à plat ou la tranche vers l'extérieur, et l'on inscrit souvent le titre sur la tranche. Le titre au dos se généralise progressivement, doré directement sur le cuir ou sur une pièce de titre de couleur, d'abord dans le deuxième caisson, la tomaison dans le troisième.
La façon dont il est doré est un indice précieux. Jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, le doreur frappe les lettres une à une avec des lettres à tige : le titre n'est jamais parfaitement aligné. L'usage du composteur, qui permet de composer tout un mot et de le frapper d'un seul coup, donne ensuite des titres parfaitement droits. Un livre du XVIe siècle avec un titre impeccablement aligné a donc probablement été relié, ou remis en état, beaucoup plus tard.
Décrire une reliure
Pour décrire une reliure, on peut suivre cet ordre :
La grille de description
- La structure : le nombre de nerfs, l'écart entre eux et leur taille, les chaînettes, la présence de tranchefiles, le type de couture si elle est visible (sinon, le préciser).
- Les gardes : blanches ou de couleur, avec leur technique.
- Les plats : bois ou carton.
- La couvrure : la matière, et son traitement éventuel.
- Le décor : à froid ou doré ; fers, roulettes ou plaques ; le style du décor.
- Le dos : les caissons, le décor, le titre et la façon dont il est frappé.
- Les tranches et les éventuels accessoires : fermoirs, lacets, signets.
- L'état : la reliure est-elle d'origine, restaurée, refaite ?
Une bonne description de la reliure complète celle de l'édition : la reliure est propre à chaque exemplaire, et c'est souvent elle qui renseigne sur ses propriétaires successifs (voir la rubrique La Provenance). Pour se former l'œil, la base Reliures de la Bibliothèque nationale de France est une ressource précieuse.
Contenu élaboré à partir des supports de cours « La reliure : la structure » et « La reliure : la décoration » (Malcolm Walsby, Enssib, Centre Gabriel Naudé), des notes de cours, et de Fabienne Le Bars, « Reliures françaises soignées et courantes (mi-XVe siècle-XIXe siècle) : éléments d'identification », dans Dominique Coq (dir.), Apprendre à gérer des collections patrimoniales en bibliothèque, Presses de l'Enssib, 2012, p. 80-94. Pour aller plus loin : Roger Devauchelle, La Reliure en France, 1959 ; David Pearson, English Bookbinding Styles 1450-1800, 2014 ; René Martin Dudin, L'Art du relieur doreur de livres, 1772. Schémas : créations originales.