Ouvrez un livre d'aujourd'hui : une page de titre, une table des matières, des numéros de page, un titre en haut de chaque page, un achevé d'imprimer à la fin. Tout cela nous paraît évident. Pourtant, aucun de ces éléments n'existait dans les premiers livres imprimés : ils se sont mis en place peu à peu, entre 1470 et le milieu du XVIe siècle, et chacun a son histoire. Savoir les reconnaître et les nommer, c'est apprendre à lire la structure d'un livre ancien, et à le décrire.
La page de titre
Une invention progressive
Les premiers imprimés, comme les manuscrits, n'ont pas de page de titre : le texte commence directement sur le premier feuillet, introduit par un incipit. Pour protéger ce premier feuillet, les imprimeurs prennent l'habitude de le laisser blanc ; on y inscrit ensuite quelques mots pour identifier le livre, puis une image. Entre 1470 et 1530, cette page blanche devient peu à peu une véritable page de titre, qui réunit toutes les informations utiles pour identifier et vendre le livre.
Anatomie d'une page de titre
Une page de titre du XVIe ou du XVIIe siècle comporte en général :
- le titre principal, souvent long, suivi d'indications sur le contenu ;
- le nom de l'auteur et sa qualité (ses titres, ses fonctions) ;
- la marque de l'imprimeur ou du libraire, une image qui sert de signature commerciale ;
- les informations commerciales, ou adresse : le lieu, le nom de l'imprimeur ou du libraire, son adresse ou son enseigne, la date ;
- une indication de monopole, comme « Avec privilège du roi ».
Elle peut être précédée d'un faux titre, une page qui ne porte que le titre abrégé, et accompagnée d'un frontispice, une gravure placée en regard qui illustre ou met en valeur l'ouvrage. Selon les cas, ces pages appartiennent au premier cahier ou sont imprimées à part et insérées lors de la reliure, ce qui se voit dans la formule de collation (voir la rubrique Le Codex).
Transcrire un titre
Dans un catalogue ou une description bibliographique, on reproduit le titre tel qu'il est imprimé. Quelques règles :
- copier l'ensemble du titre, sans le couper ;
- respecter l'orthographe, l'accentuation et la ponctuation d'origine ;
- mais résoudre les abréviations et normaliser les lettres qui s'écrivaient de la même façon : u et v, i et j, « vv » pour w, ou les formes anciennes de chiffres romains comme CIƆ pour M (1000) et IƆ pour D (500) ;
- faire une notice par tome lorsque chaque volume porte son propre titre.
Pour les études les plus fines, on pratique la transcription diplomatique, qui reproduit la page exactement, ligne par ligne, en notant les changements de ligne par une double barre (||) et en signalant les ornements entre crochets. Par exemple, le début d'une page de titre de 1551 :
[Fleuron] CEST LA DEDV- || ction du sumptueux ordre plaisantz spe- || CTACLES ET MAGNIFIQVES THEATRES || DRESSES, ET EXHIBES PAR LES CITOI- || ens de Rouen […]
Quand il n'y a pas de page de titre, comme dans la plupart des incunables, on reprend les premiers mots du texte (le titre de départ), on cherche le titre ailleurs (colophon, frontispice, titre courant) ou, à défaut, on forge un titre que l'on place entre crochets.
L'adresse
La partie commerciale du titre peut être complexe : plusieurs libraires peuvent s'associer pour financer une édition, chacun faisant imprimer son propre nom sur une partie des exemplaires. On la décompose en quatre éléments : le lieu, le rôle (imprimeur, libraire, « chez », « pour »…), le nom (avec parfois l'adresse ou l'enseigne de la boutique) et la date. On la retranscrit en langue moderne, sous une forme normalisée :
La Haye : Pierre Gosse et Jean Neaulme,
et Amsterdam : Balthazar Lakeman, 1729
Méfiance cependant : une adresse peut être fausse. Pour échapper à la censure, de nombreux livres portent un lieu ou un nom d'imprimeur imaginaire (« À Cologne, chez Pierre Marteau »).
Les dates en chronogramme
Certaines dates sont cachées dans une phrase : c'est le chronogramme. Il suffit d'additionner les lettres qui ont une valeur en chiffres romains, souvent imprimées en capitales plus grandes. Ainsi, dans l'exemple fictif « DeVs Me IVVat » (« Dieu m'aide »), D + V + M + I + V + V = 500 + 5 + 1000 + 1 + 5 + 5 = 1516. Le procédé, surtout répandu dans le monde germanique, demande de bien vérifier sa lecture.
Autour du texte
L'ordre du livre
Un livre imprimé ancien suit en général un ordre bien établi : le titre et les pièces liminaires (tout ce qui précède le texte), parfois la table des matières, le corps du texte, puis les pièces finales : index, errata, registre et colophon. La place de la table varie : elle peut se trouver au début ou à la fin du livre.
Ces pièces sont souvent imprimées en dernier, une fois le texte terminé, sur des cahiers à part. C'est pourquoi les feuillets liminaires portent fréquemment des signatures particulières (astérisques, croix, π), et pourquoi ils sont parfois absents de certains exemplaires.
Les pièces liminaires
- Le privilège
- Une autorisation accordée par le souverain, qui donne à un libraire ou à un auteur le monopole de l'impression et de la vente d'un ouvrage pendant un certain nombre d'années. C'est l'ancêtre du droit d'auteur. Albrecht Dürer, dès 1511, menace ainsi les contrefacteurs de ses gravures : « Gare à toi, voleur du travail et du talent d'autrui […] le très glorieux empereur Maximilien nous a concédé que nul autre ne pourra réimprimer ces images ». Le privilège est souvent signalé par une simple mention sur la page de titre et reproduit, en entier ou en extrait, au début ou à la fin du livre.
- La dédicace
- L'auteur ou le libraire dédie l'ouvrage à un protecteur, souvent dans l'espoir d'une récompense. Elle renseigne sur les réseaux de patronage.
- L'approbation ecclésiastique
- L'attestation, signée par des théologiens, qu'un livre ne contient rien de contraire à la foi ni aux bonnes mœurs. Elle est surtout fréquente dans les pays catholiques après le concile de Trente.
- Les autres pièces
- Préfaces, avis au lecteur, poèmes à la louange de l'auteur, portraits.
Les pièces finales
- Le colophon
- Hérité du manuscrit, c'est la mention placée à la fin du texte qui indique qui a imprimé le livre, où et quand. Dans les incunables, c'est souvent la seule source de ces informations. Il devient vite un espace commercial, parfois accompagné de la marque de l'imprimeur. Une fois la page de titre généralisée, il se réduit souvent à quelques mots, ancêtre de notre « achevé d'imprimer ».
- Le registre
- La liste des signatures de tous les cahiers, placée à la fin du volume pour que le relieur puisse vérifier qu'il n'en manque aucun (voir la rubrique Le Codex).
- La table des matières
- Elle apparaît très tôt : on en trouve une dès 1474, dans The Game and Playe of the Chesse imprimé à Bruges par William Caxton.
- L'index
- Une liste alphabétique des noms ou des sujets, avec renvoi aux pages ou aux feuillets. Le De arte praedicandi de saint Augustin, imprimé à Mayence vers 1467, en propose l'un des premiers exemples. Au XVIe siècle, l'index peut même devenir un livre à part entière : un recueil de mots et d'expressions tirés d'une œuvre, comme celui de Guillaume Budé publié par Robert Estienne en 1545.
- Les errata
- La liste des fautes relevées après l'impression, avec leur correction.
Le corps du texte
La mise en page
Le texte lui-même s'accompagne de nombreux repères, qui aident le lecteur à s'orienter et le relieur à assembler le livre :
- Le titre courant
- Le titre, ou le nom de la partie, répété en haut de chaque page.
- La foliotation ou la pagination
- Le numéro du feuillet ou de la page, en haut, généralement à l'angle extérieur.
- La lettrine
- L'initiale agrandie et ornée qui ouvre un chapitre.
- Les manchettes
- Les notes et repères imprimés dans les marges.
- La signature
- La lettre qui indique le cahier et le rang du feuillet, en bas de page.
- La réclame
- Le premier mot de la page suivante, imprimé tout en bas à droite de la page : elle aide à vérifier l'ordre des pages et à enchaîner la lecture.
- Le cul-de-lampe
- Un ornement ou une composition en triangle pointe en bas, qui termine un chapitre.
Des proportions réfléchies
Les marges ne sont pas laissées au hasard. Dès les premiers imprimés, les proportions de la page et de la zone de texte suivent des constructions géométriques héritées des manuscrits, que les typographes du XXe siècle (Jan Tschichold, Raúl Rosarivo) ont tenté de reconstituer : la marge de pied est la plus grande, puis la marge extérieure, la marge de tête, et enfin la marge intérieure, la plus petite. Vue ouverte, la double page forme ainsi un ensemble équilibré.
Les incunables, entre manuscrit et imprimé
Dans les premiers imprimés, tous ces repères ne sont pas encore en place, et l'exemplaire est souvent terminé à la main. Dans la Bible de Gutenberg, on passe de 40 à 42 lignes par page au cours de l'impression ; les titres courants, la foliotation, les initiales et les signes de paragraphe sont ajoutés par le rubricateur, différemment d'un exemplaire à l'autre. On y trouve aussi des signatures de forme inhabituelle, placées en haut de la page ou au verso, des espaces laissés vides pour une illustration qui n'a jamais été faite, des lignes imprimées de travers ou un texte non justifié. Autant d'indices de pratiques encore en train de se fixer.
Contenu élaboré à partir du support de cours « Les codes du livre imprimé » (Malcolm Walsby, Enssib, Centre Gabriel Naudé) et des notes de cours. Schémas : créations originales.