Aller au contenu
Festina Lente

Cahier VIII

L'Édition

Qui fait le livre, qui le vend, et comment savoir à quelle édition appartient un exemplaire.

Un livre n'est pas seulement un objet fabriqué : c'est aussi un produit, pensé, financé, diffusé et vendu. Derrière chaque livre ancien se cache toute une chaîne d'acteurs, de l'auteur au lecteur. Et derrière chaque exemplaire se pose une question essentielle pour le bibliographe : à quelle édition appartient-il exactement ?

L'édition d'un livre : acteurs et stratégies

Avant l'imprimé

Le livre manuscrit est le plus souvent produit à la demande : un commanditaire s'adresse à un libraire, qui fait travailler un scribe, un enlumineur et un relieur, puis livre l'ouvrage terminé. À l'université, le système de la pecia organise une production plus large : l'université contrôle des exemplaires de référence par l'intermédiaire d'une commission (les petiarii), et les libraires agréés en louent les pièces aux étudiants et aux scribes (voir la rubrique Le Manuscrit).

Une révolution économique

Avec l'imprimerie, la logique s'inverse : on produit d'abord des centaines d'exemplaires, puis on cherche à les vendre. Il faut avancer l'argent du papier (le poste de dépense le plus lourd), des caractères et des salaires, et attendre parfois longtemps le retour sur investissement. Deux figures apparaissent :

Les langues européennes ont d'ailleurs des mots différents pour désigner ce métier : Verleger en allemand, publisher en anglais, editor en espagnol, editore en italien, uitgever en néerlandais. Avant 1601, l'imprimerie se concentre dans quelques grands centres : Venise, Paris, Lyon, Bâle, Anvers, les villes allemandes et rhénanes.

La chaîne du livre

De la fabrication à la lecture, le livre passe par plusieurs mains :

  • la publication, assurée par l'imprimeur et l'éditeur commercial ;
  • la distribution, par les libraires grossistes, qui expédient les livres de ville en ville et les vendent dans les grandes foires (Francfort, Lyon) ;
  • la vente, par les libraires détaillants dans leur boutique, et par les colporteurs qui parcourent les campagnes.

Plus on avance dans la chaîne, plus le circuit se disperse : centralisé au moment de la fabrication, il se ramifie jusqu'au lecteur.

La chaîne de distribution du livre La publication par l'imprimeur et l'éditeur commercial, la distribution par le libraire grossiste et le colporteur, la vente par le libraire détaillant, jusqu'au lecteur. La publication Imprimeur Éditeur commercial La distribution Libraire grossiste Colporteur La vente Libraire détaillant Foires Lecteurs
Du producteur au lecteur.

Préparer le texte

Avant même l'impression, le texte passe par de nombreuses étapes. L'auteur fournit un texte initial, qui peut être traduit par un traducteur, enrichi par un commentateur, établi par un éditeur scientifique (pour les textes anciens, il compare les manuscrits pour fixer la meilleure version). L'illustrateur fournit les images, l'imprimeur tire des épreuves que relit le correcteur. Le texte imprimé est ainsi une œuvre collective, bien au-delà du seul auteur.

Partager les risques

Pour financer les éditions coûteuses, les libraires s'associent. Ils partagent les frais et se répartissent les exemplaires : chacun fait alors imprimer son propre nom sur la page de titre de sa part du tirage. Une même édition peut ainsi exister avec plusieurs adresses différentes. Certaines associations deviennent durables, comme la Compagnie des libraires de Lyon, à partir de 1519, ou la Compagnie de la Grand'Navire, à Paris, à partir de 1582, qui se spécialisent dans les gros ouvrages de droit ou de théologie.

Écouler les stocks

Un libraire qui n'a pas tout vendu dispose de plusieurs astuces :

L'édition rafraîchie
On remplace seulement la page de titre par une nouvelle, avec une date plus récente, pour faire passer de vieux exemplaires pour une nouveauté. Le reste du livre est identique.
Le recyclage
On réunit les feuilles invendues d'une ancienne édition sous un nouveau titre, parfois avec un nouveau nom d'éditeur.
Un texte, deux titres
Le même texte peut être vendu sous deux titres différents, pour toucher deux publics, ou pour échapper à la censure.

Les éditeurs adaptent aussi la présentation au lectorat visé : un même texte peut paraître en gros format soigné pour une clientèle aisée et en petit format bon marché pour un plus large public.

Éditions, émissions, états et exemplaires

Deux exemplaires d'un même titre, portant la même date, ne sont pas forcément identiques. Pour décrire précisément ces différences, les bibliographes utilisent un vocabulaire fixé par l'Américain Fredson Bowers dans ses Principles of Bibliographical Description (1949).

L'édition
L'ensemble des exemplaires d'un livre imprimés à partir, pour l'essentiel, de la même composition typographique. Si l'on recompose le texte, c'est une nouvelle édition, même si le titre et la date ne changent pas.
L'émission
À l'intérieur d'une édition, un groupe d'exemplaires mis en vente en une ou plusieurs fois, formant un ensemble consciemment planifié : par exemple les exemplaires d'une édition partagée qui portent le nom d'un libraire, ou ceux d'une édition rafraîchie avec une nouvelle page de titre.
L'état
Toute variante entre exemplaires d'une même édition qui ne passe pas par un remplacement de la page de titre : une faute corrigée en cours de tirage, un feuillet recomposé, un carton.
L'exemplaire
Chaque livre pris individuellement, avec sa reliure, ses annotations, son histoire propre (voir la rubrique La Provenance).
La structure pyramidale des éditions Une pyramide : au sommet l'édition, puis les émissions, les états, et à la base les exemplaires. Édition Émissions États Exemplaires
Du plus général au plus particulier.

Une édition princeps désigne enfin la première édition imprimée d'un texte, en particulier d'un texte antique qui ne circulait auparavant que sous forme manuscrite.

Identifier une édition : les empreintes

Comment savoir si deux exemplaires, conservés dans deux bibliothèques différentes, appartiennent à la même édition ? Comparer les pages de titre ne suffit pas, puisqu'une édition peut avoir plusieurs titres, et que deux éditions différentes peuvent avoir le même. L'empreinte consiste à relever quelques caractères à des endroits précis du livre. Si deux exemplaires sont de la même composition, ils ont la même empreinte ; si le texte a été recomposé, les coupures de lignes ont presque toujours changé, et l'empreinte diffère.

L'empreinte « LOC »

Elle se compose de quatre groupes de quatre caractères, relevés en bas de page, sur l'avant-dernière puis sur la dernière ligne :

  1. au recto du premier feuillet imprimé qui suit la page de titre : les deux derniers caractères des deux dernières lignes ;
  2. quatre feuillets plus loin (sans compter les feuillets blancs ni les planches) : de même ;
  3. au recto du feuillet ou de la page 13 : de même ;
  4. au verso de ce même feuillet : cette fois les deux premiers caractères des deux dernières lignes.

On ajoute entre parenthèses un chiffre qui indique d'où proviennent les groupes 3 et 4 : (3) si l'on a pu utiliser le feuillet ou la page 13, (7) si l'on a dû se rabattre sur le 7, (C) si l'on a simplement compté quatre feuillets de plus. On termine par la date, en chiffres arabes. On compte les espaces et la ponctuation, et l'on note par « ? » un caractère illisible. Dans un texte en colonnes, on prend toujours la colonne la plus proche de la marge.

Relever un groupe de l'empreinte En bas d'une page, on relève les deux derniers caractères de l'avant-dernière ligne puis de la dernière ligne, ce qui donne un groupe de quatre caractères. qui vinrent d'amou et la cité entiè 1 + 2 : « ou » 3 + 4 : « iè » groupe ouiè
Quatre caractères relevés en bas de page.

Les Essais de Montaigne fournissent un bel exemple. Une édition parue à Leyde chez Jean Doreau en 1602 et une édition parue à Paris chez Abel L'Angelier en 1604 ont des empreintes différentes, donc deux compositions distinctes :

ÉditionEmpreinte
Leyde, Jean Doreau, 1602r?i- d-l- n.is gegi (3) 1602 (R)
Paris, Abel L'Angelier, 1604r?ur del- n.is gegi (3) 1604 (A)

Mais les deux derniers groupes sont identiques : à la page 13, les lignes se terminent de la même façon. Signe que l'une des éditions a été composée en suivant l'autre ligne à ligne. Selon la méthode vue en cours, la lettre finale précise si la date figurait dans le livre en chiffres romains (R) ou arabes (A).

L'empreinte STCN

Le Short Title Catalogue Netherlands, catalogue national rétrospectif néerlandais, utilise une autre méthode, fondée sur les signatures. L'empreinte commence par l'année et le format (163704 pour un in-4° de 1637), puis relève, pour chaque partie du livre (a pour les pièces liminaires, b pour le texte, c pour la fin), les caractères situés juste au-dessus de la première et de la dernière signature. Par exemple, pour une édition du Gysbreght van Aemstel de Joost van den Vondel (Amsterdam, W. Blaeu, 1637) :

163704 - b1 A2 ,$en : b2 I2 a,$

Le signe $ y remplace un espace. Les deux systèmes sont complémentaires : l'empreinte LOC est rapide à relever, l'empreinte STCN est plus précise sur la structure.

Trois exemples complets

Voici les trois livres déjà décrits dans la rubrique Le Codex, avec leurs deux empreintes :

LivreEmpreinte LOCEmpreinte STCN
Paleario, Lyon, 1536tite r.se .719 sipa (3) 1536153608 - b1 a2 n$ea : b2 f3 aethe
Sainct Nigaise, Rouen, [1628]euu- m-f- m-es mode (3) [1628][1628]12 - b1 A2 ans : b2 R4 n,$f
Winckelmann, Paris, 1766ê-a- nede ures l'LE (3) MDCCLXVI176608 - a1 ** lie : a2 *****5 ment$reproch - b1 A $ : b2 Z3 .$Ca

Contenu élaboré à partir du support de cours « L'édition » (Malcolm Walsby, Enssib, Centre Gabriel Naudé) et des notes de cours. Pour aller plus loin : Fredson Bowers, Principles of Bibliographical Description, Princeton, 1949 ; Dominique Varry, Introduction à la bibliographie matérielle, en ligne sur son site personnel. Schémas : créations originales.